Conversation avec le Dr. Albert Descoteaux: Connaître Leishmania, un petit parasite qui infecte plus d’un million de personnes par an.

Interview du Professeur Albert Descoteaux, réalisée par Nikiema Moustapha, PhD  

NM: Bonjour, Professeur Descoteaux. C’est un honneur de vous rencontrer aujourd’hui pour parler de votre travail en rapport avec la recherche sur les maladies tropicales négligées.

AD: Bonjour, Moustapha!

NM: Pouvez-vous nous parler de vous, de ce que vous faites et de ce qui vous a motivé à vous lancer dans la recherche?

AD: Mon nom est Albert Descoteaux, professeur au Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l’Institut National de la Recherche Scientifique (INRS) depuis plus de 28 ans. Mes travaux de recherche portent sur les mécanismes par lesquels, le parasite Leishmania s’établit à l’intérieur des macrophages, parvient à manipuler les réponses immunitaires et à éviter la destruction par les mécanismes microbicides des macrophages. J’ai commencé à m’intéresser à la leishmaniose au début de mes études doctorales en 1987 à l’Institut de Parasitologie de l’Université McGill. Mon projet de recherche consistait à étudier l’impact de Leishmania sur les voies de signalisation intracellulaires des macrophages. Ces travaux étaient parmi les premiers à démontrer qu’un agent pathogène intracellulaire pouvait manipuler les voies de signalisation intracellulaires chez la cellule hôte. Ensuite, j’ai passé plus de deux ans à l’Université du Kentucky dans le laboratoire de Dr. Salvatore Turco, un spécialiste de la glycobiologie. Dans ce laboratoire, mes travaux portaient sur un glycolipide de surface de Leishmania, appelé lipophosphoglycan qui est essentiel pour la virulence du parasite en lui permettant d’infecter les phlébotomes (Sand-fly) ainsi que pour coloniser les macrophages.

Durant cette période, nous avons créer des mutants de Leishmania qui n’expriment que des formes tronquées du lipophosphoglycan. Par la suite, j’ai poursuivi mes travaux pendant deux ans à la Harvard Medical School sous la direction de Dr. Steven Beverley, un pionnier de la biologie moléculaire chez Leishmania et dont le but était de développer des outils permettant de manipuler génétiquement Leishmania. Ce projet consistait à utiliser les mutants qui avaient été générés à l’Université du Kentucky pour mettre en place des outils de complémentation fonctionnelle chez Leishmania.

Quand je suis rentré au Canada, j’ai obtenu un poste de professeur.  Avec les connaissances apprises sur les macrophages et les outils génétiques qui permettent de manipuler le parasite, je me suis intéressé à la biogénèse des vacuoles parasitophores dans lesquelles se développent les parasites. Ces vacuoles sont formées par le parasite lui-même afin de satisfaire ses besoins nutritionnels et se mettre à l’abri des mécanismes microbicides des macrophages.

NM: Pouvez-vous décrire le fardeau que représente pour la santé mondiale la leishmaniose?

AD: D’abord, on sait que la leishmaniose est endémique dans 99 pays dans le monde, c’est beaucoup et cela représente une quantité énorme de populations à risque. Il y a plus 1,5 millions de nouveaux cas dans le monde, toutes formes confondues. On sait qu’il existe plusieurs formes dont la leishmaniose cutanée et viscérale. La forme viscérale est fatale lorsque non traitée. La forme cutanée est la plus répandue avec une mortalité faible, mais enregistre une morbidité élevée du fait des séquelles corporelles qu’elle laisse (défigure), donc source de stigmatisation et de marginalisation sociales. Cela a un impact majeur sur les personnes qui sont affectées par ce parasite.

NM: Pourquoi la leishmaniose est-elle considérée comme négligée? Que fait-on actuellement pour la traiter?

AD : La leishmaniose est appelée maladie négligée du fait du faible investissement qui se fait actuellement pour développer des vaccins et médicaments en comparaison au fardeau que ce parasite cause au sein des populations humaines. C’est négligé aussi parce qu’il n’y a pas encore de vaccins même si depuis des années des essais vaccinaux sont réalisés sans résultats probants. Aussi, l’absence de bonnes méthodes de prophylaxie pour une pathologie qui touche un grand nombre de personnes est un signe de négligence.

Au niveau des traitements, il existe des molécules qui sont plus ou moins efficaces et toxiques. Nous avons le Miltefosine qui est utilisé dans le traitement contre la leishmaniose viscérale mais dont l’efficacité est affectée par l’émergence de mécanismes de résistance.  Il y a aussi des recherches qui se font sur de nouvelles molécules pouvant inhiber la croissance du parasite ou le tuer. De nouvelles découvertes sont faites chaque semaine dans le monde sur des extraits de plantes, notamment, qui sont efficaces in vitro contre le parasite. Toutefois, le manque de financement est un frein à la mise en œuvre de l’étape cruciale, qui sont les essais in vivo. Il y a eu récemment l’identification d’un inhibiteur du protéasome de Leishmania qui semble bien fonctionner, mais il n’est pas encore sur le marché.

NM: Comment vos travaux ont-ils contribué à la prévention et au traitement de la Leishmaniose?

AD : Nous faisons de la recherche fondamentale, dont le but est de générer des connaissances. C’est un processus qui prend beaucoup de temps et d’argent. En exemple, nous avons travaillé sur un projet de recherche il y a quelques années en collaboration avec un chimiste médicinal. Nous avons identifié des molécules très actives contre les parasite intracellulaires, mais nous n’avons pas pu obtenir de financement pour poursuivre ces travaux. La recherche fondamentale comme celle que l’on mène dans mon laboratoire pourra éventuellement contribuer à développer de nouveaux traitements ou une nouvelle façon de prévenir les infections.

NM: Comment collaborez-vous avec d’autres chercheurs travaillant dans des pays où la leishmaniose est endémique?

AD: La collaboration est un aspect très important de notre travail, pour un certain nombre de raisons. J’ai été entre autres impliqué dans des collaborations avec les chercheurs du Fiocruz à Salvador, dans l’État de Bahia au Brésil. Nous avons bénéficié d’un programme de subvention du gouvernement brésilien qui s’appelait ‘’ Sciences sans frontières’’. Le but de ce programme qui avait été mis en place par le précédent gouvernement de Lula Da Silva, était d’envoyer 100 000 jeunes Brésiliens de tous les domaines dans des laboratoires de l’Amérique du Nord et de l’Europe pour qu’ils apprennent et rapportent des connaissances dans leur pays. En plus de cela, les chercheurs qui recevaient dans leurs laboratoires des étudiants brésiliens devaient effectuer des séjours d’un certain nombre de semaines au Brésil au cours desquels ils participaient aux réunions de laboratoires et aux évènements scientifiques. Cela a permis de créer des liens entre chercheurs et étudiants brésiliens et étrangers. Pendant ces périodes, il y a eu plusieurs activités de transfert des connaissances. J’ai notamment aidé mes collègues et leurs étudiants à créer des mutants de Leishmania par recombinaison homologue et à les complémenter. C’est un aspect que j’ai beaucoup aimé de mes interactions au Brésil, créer des liens plus que professionnels avec mes collègues du Brésil.

J’ai aussi collaboré avec les chercheurs de l’Institut Pasteur de Tunis, en Tunisie, où nous avons notamment partagé notre expertise en biologie cellulaire. Il y a eu aussi des collaborations avec l’Inde et le Portugal. Ces collaborations consistaient à des échanges de réactifs, à générer des mutants puis les partager avec ces collègues. Présentement, il y a une nouvelle initiative brésilienne à laquelle je participe, la demande de subventionnement a été déposée par un collègue de l’Université de Uberlândia. Il s’agit de mener une étude sur la biogénèse de la vacuole parasitophore de Leishmania. Le but du projet est d’accueillir des personnes hautement qualifiées, pour qu’elles apprennent toutes les technologies qu’on a développé au fil des ans, pour leur permettre de continuer d’implémenter cela une fois dans leur pays.

L’avenir de la recherche sur les MTN, comme la leishmaniose passe par les chercheurs des pays endémiques. Il est important de transférer les connaissances aux jeunes chercheurs de ces pays, car ce sont eux qui auront la responsabilité de poursuivre la recherche, de développer des outils de prévention et de traitement.

NM: Quels sont les principaux enseignements personnels que vous tirez de vos recherches ?

AD: Globalement je dirais qu’il faut la persévérance et la passion, car il y a souvent plus de bas que de hauts dans la recherche. Quand on fait de la recherche fondamentale, c’est comme si on se rendait dans un monde inexploré et il y a beaucoup d’obstacles. Il est donc important pour les étudiants d’être persévérants.

Les autres enseignements que j’ai tirés, c’est durant mes études doctorales. J’ai réalisé assez rapidement qu’il est extrêmement important d’établir des collaborations fructueuses et agréables et cela vient avec le développement des liens d’amitiés avec les collaborateurs. J’avoue aujourd’hui que mes meilleurs collaborateurs sont ceux avec qui j’ai tissé de bons liens d’amitié au fil de mon parcours.

NM: Pourquoi un pays comme le Canada devrait-il se préoccuper des maladies tropicales négligées?

AD: D’abord, avec les changements climatiques, la distribution des parasites et leurs vecteurs change. Il y a les migrations qui sont de plus en plus élevées. Les gens amènent avec eux leurs animaux de compagnie qui sont souvent porteurs d’agents pathogènes.

Il y a aussi le fait que le Canada est un pays relativement riche, qui sans doute pourrait contribuer à la baisse du fardeau des maladies tropicales négligées dans les pays moins riches par le développement de connaissances et d’outils de diagnostic et de traitement.

Nous avons la chance d’avoir au Canada des organismes gouvernementaux qui subventionnent la recherche fondamentale. La question n’est pas de se demander si cela est pertinent pour le Canada, on soutient l’excellence dans la recherche fondamentale peu importe le système que l’on étudie. Si on veut comprendre le fonctionnement du système immunitaire, on étudie les virus, les parasites et les bactéries parce que ces microorganismes ont développé au fil de l’évolution, des mécanismes qui leur permettent d’éviter le système immunitaire.

NM: Qu’aimeriez-vous que les Canadiens sachent à propos du travail que vous faites?

AD: J’aimerais que les Canadiens en général soient conscients de ce que font les organismes de recherche, dans divers domaines, qu’il s’agisse de cancers, de maladies infectieuses ou de neurosciences. En ce qui concerne les maladies infectieuses, la recherche que nous menons s’inscrit dans le long terme afin d’améliorer la qualité de vie de l’humanité et de réduire l’impact de ces agents pathogènes dans les pays endémiques.

NM:  Un dernier mot à partager?

AD: Mon souhait est que plus de jeunes Canadiens soient intéressés par la recherche sur les maladies infectieuses. Aussi, que les gouvernements provincial et fédéral puissent soutenir la recherche fondamentale avec plus de financement. Pour la réduction du fardeau des maladies tropicales négligées dans le monde il est important d’investir dans la recherche, dans le développement de nouvelles connaissances et dans la formation des futures générations de chercheurs et d’enseignants.